l'Enjeu

ADRIAN JEMNA

Artiste-Peintre

Par Hervé Molla

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Rencontrant pour la première fois la peinture d'Adrian Jemna à la faveur d'une exposition de groupe, on se surprendrait à parler comme le personnage de Montesquieu !

"Ici et maintenant, comment peut-on peindre, peindre ceci ; et peindre ainsi ?"

A l'heure des installations, des performances, de la vidéo et la photographie plasticiennes, des œuvres "virtuelles" faisant appel aux "nouveaux médias", avec interactivité recommandée, tout se passe comme si la peinture était sommée de se justifier ; toujours comme si l'on continuait de se raccrocher à cette vieille lune - vieille de quelques décennies maintenant ! - et qui prétend être la modernité insurpassable : "Le média est le message".
Hélas, trop souvent en effet, le "message" (mais les arts plastiques n'ont-ils pas autre chose à faire que "délivrer un message", comme le fait si bien la publicité ?) se réduit au médium.
Est-ce la seule attitude moderne, post-moderne, voire contemporaine ?

Les Temps Modernes, précisément, qu'inaugure le siècle de Montesquieu, promesse de liberté, vont-ils se figer à jamais dans le totalitarisme du "Comment peut-on peindre aujourd'hui" ?

Adrian Jemna ne craint pas de peindre.

Peut-être est-ce parce qu'il est né en Roumanie et qu'issue de cette partie d'Europe qui a eu l'histoire récente que l'on sait, il ne peut guère craindre un médiocre diktat qui paralyse à l'Ouest (j'ai connu un artiste qui travaillait "comme personne" à l'aquarelle, faisant montre d'une personnalité tout à fait singulière et puissante et qui, sous le poids du diktat trop lourd pour lui, a fini par se faire performer "comme tout le monde", dans un genre où il n'est plus qu'un épigone).

Il se pourrait donc qu'Adrian Jemna (et sans qu'il en ait forcément conscience) nous délivre en passant, avec l'air de rien, une leçon de liberté d'esprit. C'est dire si la peinture d'Adrian Jemna, du simple fait qu'elle soit, nous interroge ; si nous voulons bien exercer cette ouverture que nous nous accordons volontiers "comme allant de soi".

Adrian Jemna a longtemps vécu à Londres, une grande capitale occidentale où il aurait pu se dire un Young British Artist ; il est joignable sur son mobile comme sur Internet, il joue avec son appareil photo numérique et il peint. Plus généralement, je me dis qu'il faudra bien un jour (c'est une nécessité !), après des décennies de chemins séparés, que l'art de ce qui était l'Europe de l'Ouest se retrouve avec celui de ce qui était l'Europe de l'Est.

C'est à dire que le premier cité cesse de s'imaginer qu'il est le premier, voire le seul (World Art) et que seul il écrit l'Histoire dans laquelle tout art présent et à venir est appelé à se conformer.

Je crois qu'Adrian Jemna peint des fantômes et je me demande en quoi les fantômes peuvent nous être contemporains. Qu'en est-il de la contemporanéité (et plus généralement de la temporalité) des fantômes ? Quel est le temps des fantômes de Lady Macbeth ? Celui de l'Ecosse des premiers rois ? Celui de l'époque élizabéthaine ? Celui de Verdi ? Ils sont toujours nos contemporains, pour autant que nous voulions bien les convoquer pour une expérience spacio-temporelle. Des êtres spirituels qui viennent nous visiter et qui, ainsi, nous sont contemporains.

Cependant, on peut aussi bien "ne pas y croire" (notre contemporanéité est parfois "négativiste") ; alors même que Hollywood fait "des films avec", et même si l'on a par ailleurs une addiction pour les créatures virtuelles (nous renvoyant ainsi à la contradiction qui place le phénomène hors de la réalité / partie prenante de notre réalité la plus triviale). Il est commode de n'y pas croire (quand bien même, par le biais de la peinture d'Adrian Jemna, leur présence s'impose) et de n'entendre pas ce qu'ils nous disent, ce qu'ils me disent, ce qu'ils te disent. A vrai dire, dans un monde bavard, où chacun parle pour ne rien dire, où il est question sans arrêt et à tout propos de "prise de parole", où le verbe est prostitué, ils ne nous disent pas grand chose (leurs bouches sont minces et ainsi je les sens muets - leur stupeur passée) : ils signifient, donnent sens, à chacun de nous qui les rencontre. Leur regard nous interroge, leurs grandes oreilles (petits lobes et grands pavillons) sont à l'écoute - une écoute distraite. Leurs têtes camuses ont un air naturellement bienveillant ; cependant, ils ne nous saluent pas, gardant le plus souvent leur coiffure sur la tête, fussent-ils Arlequin ou Matador : peut-être parce que la pièce n'est pas encore jouée, la messe pas encore dite, et que les acteurs de cette pièce qui n'en finit pas, ce sont nous. Ils s'en retournent à leurs occupations que nous jugerions futiles (L'Oracle, La Consultation, etc), comme des personnages de Jérôme Bosch ; se détournent de nous. Ils nous ont considéré et s'en repartent sans nous avoir jugés. Ils semblent nous dire alors qu'ils reviendront nous visiter plus tard, dans un temps plus opportun - temps dont nous sommes maîtres après tout, puisque nous avons choisi de l'être, d'avoir prise sur lui dans la contemporanéité. Attitude gentiment navrée et ironique. Nous aurions tôt fait alors de les considérer comme des monstres plus importuns en effet que ceux de Bosch ou de Dali : des vivants inutiles à notre quotidien, héritier du cubisme.
Ils ont eu beau s'ériger et prendre des poses en nous toisant : "Scary Monsters" ! Peut être que ce qui nous gêne chez eux, c'est ce qui interpelle notre modernité. En dépit de nos conjurations, il n'est pas douteux qu'ils reviendront nous hanter, comme si nous les transportions en nous-mêmes alors que nous pensions les avoir rejetés "à l'extérieur".

Il nous faudra bien admettre alors que dans la maison de l'Art, comme dans celle d'Abraham, deux lignées sont immanquablement appelées à échanger. Adrian Jemna vient à propos nous rappeler qu'il y a toujours, et c'est heureux, des noces à célébrer.

Hervé Molla
Co-commissaire de l'exposition des ACI-Sens,
septembre 2004
 
 
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